Si l'on disait à Inuta Raini que ses iris semblent tissés de fleurs de lin et ses fins cheveux clairs de la soie lumineuse des linaigrettes, elle secouerait ses épaules amaigries par dix-huit mois de guerre et répondrait que presque toutes les Lettonnes sont semblables. Et puis, à quoi bon la beauté si l'on ne peut enfanter ?

Car la jeune épouse d'Imants Rainis ne rêve que d'une chose : garder enfin en son sein une petite réplique de son mari, oui, lui engendrer un fils afin de l'avoir toujours en double.

Car on ne compte plus les hommes déchiquetés par les ours ou enlevés par l'ennemi : certains racontent qu'ils meurent de faim ou de sévices au camp tout proche de Salaspils, celui qui longe la boulaie juste derrière leur champ de lin. Comment savoir ?

Seuls le voient les nuages muets qui passent au-dessus de l'histoire sanglante des hommes. Parfois ils avouent les larmes de la pluie ou les petits sanglots blancs de la neige. Justement, il a tant neigé que personne ne viendra avant longtemps vers leur petite maison dans la clairière.

Depuis l'aube, Inuta transpire aux fourneaux afin de préparer les treize plats avec lesquels chaque famille lettonne s'efforce d'honorer Noël. Elle a chauffé la cabane du saune, et court à chaque instant vers la petite fenêtre auréolée de fleurs de givre, pour voir si son chasseur de mari ne rentre pas. La sueur soudain lui emperle les tempes de voir au-dehors la nuit tomber des arbres : et s'il ne rentrait plus, son géant muet qui aime tant courir la forêt ? Elle jette un regard amer sur le berceau rempli de laine à filer et son coeur racornit.

"Oubliez les enfants" avait conseillé la doctoresse.

"Tu n'en auras pas, mais ne crache pas sur ton destin pour autant", avait chuchoté la guerisseuse. Que savaient-elles, ces vieilles, du grand hurlement silencieux des femmes qui ne peuvent pas garder d'enfant ? Rien. Même pas lui ne pouvait comprendre, Imants le bien-aimé, rencontré il y a si peu il y a si longtemps par une nuit de Saint-jean sur les rives de la Dagauva.

Pour lui faire croire qu'elle était heureuse, elle chantonnait des daivas en lui apportant des fraises des bois, elle soignait tendrement leur vie comme si c'était un enfant, et du matin au soir le chant ne quittait pas sa bouche : n'appelle-t-on pas les Lettons "le peuple qui chante" ?

C'est Noël. Même au camp voisin dont les projecteurs des miradors déchirent parfois la nuit. Au village, on raconte que l'ennemi y aurait emprisonné des milliers d'enfants. Et pourtant ces soldats sont tous baptisés, jaillis d'une mère. A quel instant l'homme devient-il un monstre ?

La nuit pèse contre les murs de bois, fait frémir les rideaux de lin brodés de rouge. Inuta vient d'encercler ses genoux de ses bras et commence à chantonner pour apprivoiser la peur : où demeure-t-il en ce soir de Noël son homme, son soleil de peau, son enfant géant plus fort que dix armées ?

Il a beau courir les bois depuis qu'il sait marcher, jamais Imants Rainis ne toucherait à un chêne, cet arbre sacré. Ni ne fêterait la naissance du Christ sans se purifier auparavant au sauna, guerre ou pas guerre.

Mais ce soir, il sera trop tard, cela fait un moment qu'il avance dans l'obscurité, s'enfonçant jusqu'aux mollets dans la neige collante qui tombe depuis le matin, et se maudissant d'avoir oublié ses raquettes.

Et comme elle doit l'attendre, sa petit Inuta rieuse et douce qui sait si bien le délester de sa pesanteur. Comme elle doit amoureusement disposer sur la nappe les treize plats de Noël, depuis les poissons fumés aux oignons jusqu'à ce lard frit aux pois gris dont on dit que plus on en mange, moins on pleurera au cours de l'année, avec en prime un klingeris, ce délicieux bretzel fourré aux raisins et ausx épices....

Il en salive et en sourit à tous les arbres que l'on devine à peine, n'était la neige. Il bénit son petit pays avec ses forêts d'ambre, ses campagnes fidèles arpentées par les cigognes noires et les vaches bleues, ses forêts folles piquetées de clairières mousseuses qui toutes, ressemblent à la femme qu'il aime, celle qui dépérit de ne pouvoir enfanter. Et que peut-on offrir à une telle femme un soir de Noël ?

Devant lui brillent faiblement les troncs de la boulaie qu'il commence à longer lorsqu'il se fige soudain, la main serrée sur la poignée de son couteau : devant lui, n'est-ce pas un homme ?

-Salut Imants, chuchote la voix de son ami Janis, peux-tu me rendre un service ?

- Ah, c'est toi Janis ? Un service, là tout de suite ?

- Oui, tout de suite, ça presse. Il s'agit simplement de ramasser des paquets et de les ramener chez nous. Suis-moi, ne parle pas, ne fais aucun bruit.

Ils ont longé la boulaie jusaqu'aux abords du camp. Imants en a reconnu l'odeur avant d'en apercevoir les contours. On en raconte des choses tellement terribles qu'il faudrait en laver tous les mots.

Les deux hommes viennent de se glisser sous une sapinière et attendent. Il fait si noir que l'on perçoit à peine les poteaux qui tiennent le grillage électrifié. Les aboiements rageurs d'un chien cisaillent en vain les ténèbres. Mais Imants a des oreilles de chasseur qui se dressent soudain en cornets : c'est un pas furtif et court qui se rapproche, un pas de femme.

Puis c'est un lèger frémissement qui se déploie par-dessu leurs têtes., comme des ailes d'oiseau en vol, et le bruit sourd de deux paquets lancés haut par-dessu le grillage et venus choir dans la neige.

Tel un lynx, Janis a bondi sur un paquet pour s'enfuir sans se retourner. Imants plonge a son tour sur l'autre paquet, étonnement léger, et court à perdre haleine. Le torse noyé de sueur malgré le froid qui fait craquer les arbres, les deux hommes ont couru d'une traite jusqu'à la maisonnette de la clairière.

- C'est bien la preuve qu'on peut courir sur la neige molle, se dit Imants dont le coeur cogne aux oreilles, je n'aurai plus besoin de mes raquettes.

Alors seulement il baisse la tête vers ce qu'il tient. A travers une miniscule lucarne dégagée dans les couvertures enroulées et ficelées sur son petit corps, les yeux d'un tout jeue enfant, presque un nouveau-né, le dévisageant tranquillement en plein face, en pleine âme, d'un regard à la fois très neuf et très ancien, un regard terriblement présent.

- Mais c'est...c'est..., commence -t-il à bégayer.

- Oui, c'est un enfant prisonnier, murmure Janis encore tout essoufflé. Celle qui l'a lancé est une femme que l'on appelle la petit mère. Personne ne sait qui c'est. Mais à chaque fois qu'une nuit est très noire, on peut être sûr qu'elle va risquer sa vie pour jeter des enfants par-dessus le grillage. Elle ne nous connaît pas non plus, pourtant elle sait qu'à chaque fois quelqu'un va les ramasser...

- Et...et qu'est-ce que vous en faites ?

- Hé là Imants, tu es bête, ou quoi ? qu'est-ce qu'on fait avec des enfants ? On les garde, on les aime, on les élève, on essaye d'en faire des hommes, et pas des bêtes.

Imants serre timidement l'enfant contre sa poitrine et chuchote :

- Tu peux nous laisser les deux, on dira aux gens qu'Inuta a eu des jumeaux. Elle en rêvait. Et puis, à la prochaine nuit noire, passe me chercher. Si déjà on est vivant, autant être utile.

Il n'a pas eu à frapper, la porte s'est ouverte. Inuta vient vers eux, lumineuse et sûre, avec un sourire qui dissout toutes les ténèbres du monde.

 

La "petite mère de Salaspils", un camp de prisonniers près de Riga, en Lettonie, a vraiment existé. Son histoire est rapporté par Christian Bernadac dans son livre "Les médecins de l'impossible" 1969, éditions France-Empire